EDUCATION


Les parents et
les enseignants, main dans la main

par les parents d’élèves et l’équipe pédagogique du collège Pablo Neruda

Les parents d’élèves qui ont bloqué, hier, le collège Pablo-Neruda à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis) et les enseignants grévistes avaient proposé à l’Humanité 
de témoigner eux-mêmes de leur journée d’action. Voici leur récit.

8 h 25

Mardi 16 février, collège Pablo-Neruda de Pierrefitte-
sur-Seine. Les parents bloquent l’établissement. Les cours des 550 élèves sont annulés. Une action symbolique forte qui fait écho à la mobilisation générale des 
enseignants de la Seine-Saint-Denis.

« Nous sommes solidaires avec les revendications des profs pour une meilleure école. Déjà que nos enfants ont des difficultés, si, en plus, ils suppriment des moyens… » s’indigne la maman de Kamel, élève de 6e. L’onde de choc 
des suppressions de postes (11 000 cette année, 16 000 prévues à la rentrée) a de graves conséquences sur le terrain. À Pablo-Neruda, trois classes de 4e privées d’histoire-géographie pendant un mois et demi  ; huit classes sans sciences de la vie et de la Terre pendant six mois, sacrifice forcé d’heures de soutien en français pour pouvoir conserver une classe d’accueil d’élèves non francophones, « Notre démarche n’est pas isolée, explique une prof d’anglais  ; plus de cinquante établissements du 93 sont mobilisés actuellement. Arrêtons les gros titres sur la violence à l’école. C’est une stigmatisation qui élude les véritables problèmes. Ces faits divers dramatiques sont détournés pour masquer le désastre d’une politique d’éducation dont la logique est exclusivement budgétaire. On continue à brader l’éducation alors que les conditions d’enseignement sont de plus en plus difficiles. »

12 h 30

Salle des professeurs. Les enseignants débattent sur la suite du mouvement et sur les moyens d’action et de coordination avec les établissements voisins. Sont évoquées  : une marche dans la ville avec l’ensemble des établissements du secteur (parents, élèves, profs), des actions auprès de l’inspection académique, l’annulation éventuelle du brevet blanc, une grève tournante… « On en est arrivé à un point où l’on ne sait plus quoi faire… Chaque année, on annonce de nouvelles mesures qui nous mettent les genoux à terre, 
aujourd’hui, la salle des profs est tiraillée entre la grève pour s’opposer aux nouveaux 
affronts du gouvernement, et la résignation, la tenue du brevet blanc prévu avant les vacances », regrette un prof de mathématiques.

14 heures

Un calendrier se profile, le mouvement s’inscrit dans la durée. Un collègue interrompt la séance pour nous informer qu’une journée morte se tiendra le jeudi 11 mars pour tous les établissements (primaire et secondaire) du secteur, signe d’une montée en puissance de la mobilisation et d’un véritable consensus.

L’avenir s’annonce sombre et incertain. Au-delà de la suppression des postes, la réforme de la formation des enseignants, celle du lycée, ainsi que les procédures de remplacement des enseignants aggravent une situation déjà alarmante. « Les solutions proposées sont effarantes, s’indigne un professeur. Pour combler le manque de profs, une lettre du recteur demande aux chefs d’établissement de recruter des “connaissances” qui ne sont ni formées ni diplômées. L’année dernière, on a même envoyé d’en haut un remplaçant d’éducation civique qui assumait ouvertement son opposition à la laïcité et refusait de serrer la main aux femmes  ! Le tout validé par le rectorat, on croit rêver  ! Et pour couronner le tout, la formation de terrain des nouveaux profs tout frais sortis du Capes va être supprimée  ! Encore des économies de bouts de chandelle  ! »

16 heures

Dans le hall du collège, l’un des CPE (conseiller principal d’éducation) donne son point de vue. « En tant que CPE, un de nos objectifs est de créer le lien entre l’école et les parents. C’est ce qui a permis cette journée d’union remarquable, premier grand pas vers une coopération plus large pour la défense des vraies valeurs de l’École républicaine. » Il n’y a pas de doute, si l’école gronde en Seine-Saint-Denis, c’est que l’on ressent ici plus vite qu’ailleurs les conséquences de la politique actuelle de l’Éducation. Mais la mobilisation ici est l’épicentre d’un mouvement qui sera, nous l’espérons, bientôt national. Après tout, nous sommes encore égaux devant l’inégalité des chances.

Les professeurs de Vitry-sur-Seine connaissent-ils leur nouveau recteur, M. William Marois ?

Les professeurs du lycée Adolphe Chérioux de Vitry-sur-Seine font valoir leur « droit de retrait », depuis mercredi 3 février 2010, après l’agression au couteau d’un lycéen dans leur établissement. Ce droit permet de ne plus accomplir son service en cas de « danger grave et imminent pour la vie ou la santé  » des personnes. Les professeurs mettent en cause l’insuffisance du personnel de surveillance et pose comme condition de leur reprise de travail le doublement du nombre de surveillants.

« L’émotion, ça ne peut pas durer une semaine ! », parole de DRH
 
Le rectorat a laissé passer l’orage et exige désormais la reprise des cours sous peine de retenue de salaire pour « service non fait ». La directrice des ressources humaines, Josette Théophile ( à ne pas confondre avec « anthropophile ») renchérit avec humanité : « Nous comprenons, dit-elle, l’émotion des personnels devant des faits graves qui appellent des mesures.Mais l’émotion, ça ne peut pas durer une semaine. Quel est le sens de priver les élèves de cours et de déserter l’établissement ? Cela ne règle rien." (1) Cette « émotion (qui) ne peut pas durer une semaine  » rappelle « la mode du suicide  » à France Télécom brocardée par son PDG au grand coeur, Didier Lombard. En attendant, le recteur qui n’est pas moins philanthrope, n’ a répondu que par une demi-mesure en proposant 6 médiateurs scolaires chargés de la lutte contre l’absentéisme ( !) - ce qui n’est pas le problème de sécurité posé - et 3 surveillants, et vogue la galère !
 
Aussi est-il utile peut-être d’apprendre à ces professeurs de Vitry-sur-Seine qui est leur nouveau recteur William Marois, nommé en décembre dernier, pour qu’ils sachent quelle confiance lui faire. Ce recteur s’est signalé quand il exerçait à Montpellier par des méthodes de voyou. Et on pèse ses mots. C’est sans doute ce qui lui vaut de monter dans l’estime du ministère. Cet individu n’a qu’une idée très floue de ce que sont les droits et les devoirs en démocratie


La FSU pour 
un projet éducatif

Le syndicat débat de ses positions face 
à la casse du service public d’éducation.

Lille (Nord), envoyé spécial.

Après deux journées de travail en « commissions », les militants de la FSU, réunis en congrès à Lille jusqu’à vendredi, s’attaquent aujourd’hui aux « séances plénières », censées trancher les positions de la fédération syndicale. Avec notamment un débat sur les enjeux dans « l’éducation, la formation et la recherche ». Un thème central pour la FSU, composée à 80 % d’enseignants.

Ici, le constat sur l’école est largement partagé. Suppressions de postes de fonctionnaires, assouplissement de la carte scolaire, renforcement des notions de mérite individuel, développement de l’autonomie des établissements… Le gouvernement propose une conception très libérale de l’école. Avec, pour premier effet, d’accentuer les inégalités scolaires. « On individualise les problèmes, c’est chacun pour soi et que le meilleur gagne », résume Armelle, professeure des écoles dans les Hauts-de-Seine.

Mais comment s’opposer à cette « accélération idéologique », comme l’appelle une jeune prof, mise en œuvre par Nicolas Sarkozy  ? « Difficile de contrer un gouvernement qui ouvre tous les dossiers en même temps, note Marianne Auxenfans, enseignante au collège Henri-Barbusse de Bagneux (Hauts-de-Seine). Sa stratégie est très futée. Prenez la réforme de la formation des maîtres, du lycée ou de l’aide personnalisée  : à chaque fois, il fait mine de répondre à une revendication pour mieux faire passer une régression. » Certains militants attendent ainsi de la FSU des positions plus « claires » ou plus « audacieuses » sur la question scolaire. « En primaire, que ce soit sur l’aide personnalisée ou les évaluations de CM2, il n’y a pas eu de réelle organisation du refus », estime Armelle. « Et lors du mouvement historique dans les universités, l’année dernière, je trouve qu’il n’y a pas eu de soutien assez appuyé de la part de la FSU », note encore la jeune femme. « On a des revendications qui nous permettent de résister, constate de son côté Claire Pontais, responsable nationale du syndicat des professeurs d’EPS (Snep). Mais, face à un bulldozer comme le gouvernement, le syndicalisme d’opposition ne suffit pas, il faut aussi proposer un projet éducatif convaincant. »


Ecole : une priorité

On le sait. Avec 60 000 enseignants en moins dans les classes depuis 2003, les classes sont encore plus chargées... et le temps disponible de chaque enseignant pour suivre chaque enfant plus réduit.

Derrière les beaux discours, la réalité est là : la droite organise la pénurie de cours et d’enseignants quitte à sacrifier l’avenir du plus grand nombre. C’est un véritable scandale. Comment alors ne pas partager l’inquiétude des parents qui se demandent si leur enfant aura demain toutes les connaissances, les diplômes, les qualifications ouvrant l’accès aux emplois de son choix ?

Face au choix de l’appauvrissement de l’Education nationale et de sa soumission aux principes libéraux de la marchandisation du savoir et de la concurrence entre établissements, il y a urgence à imposer un autre chemin pour l’école. Un chemin visant la construction de chaque individu, son épanouissement, l’éducation de son esprit critique, son insertion dans le monde professionnel : c’est bien la réussite de tous et toutes que nous devons viser.

Pour cela, l’école doit redevenir une priorité pour notre société ; des moyens conséquents doivent être mobilisés pour lutter contre les inégalités scolaires : 150 000 enseignants et 45 000 personnels d’encadrement doivent être recrutés en cinq ans ; un fonds national contre les inégalités scolaires doit être mis en place pour assurer la réussite de tous et toutes.

C’est le sens de la bataille que les communistes lancent , aux côtés des enseignants et des parents d’élèves, pour changer l’école et en faire l’affaire de chacun d’entre-nous.

Marie-George Buffet

députée, secrétaire nationale du PCF


Chatel rattrapé par la polémique sur les remplacements

Conséquence directe des suppressions de postes, la colère enfle sur le manque de professeurs remplaçants.

Parmi les 100 000 postes supprimés depuis 2007 dans la fonction publique d’État, l’éducation nationale a payé un lourd tribut  : quelque 20 000 postes se sont évaporés en trois ans. Autant dire que les enseignants seront en pointe de la journée de grève d’aujourd’hui (lire encadré), alors même que, sur le terrain, le manque de moyens est de plus en plus criant. Dernier exemple en date  : la polémique grandissante sur la pénurie de professeurs remplaçants.

Comme un tour de chauffe, plusieurs syndicats de l’académie de Créteil (Snuipp-FSU, CGT Educ’action et SUD), épaulés par les parents d’élèves de la FCPE, ont manifesté hier devant le ministère de l’Éducation nationale pour dénoncer la situation dans le département emblématique de la Seine-Saint-Denis, où, depuis septembre, plus de 1 730 jours de classe n’ont pu être assurés dans les écoles maternelles et primaires faute de remplaçants (lire l’Humanité d’hier). Une colère sur laquelle a embrayé le président du conseil général Claude Bartolone (PS), qui a apporté hier son « soutien » aux parents et enseignants.

Muet sur la question depuis des semaines, Luc Chatel a finalement annoncé hier matin qu’il allait proposer aux syndicats trois pistes pour améliorer le système. « Aujourd’hui, on remplace trop lentement les professeurs absents, a convenu Luc Chatel sur Europe 1. C’est seulement au bout de quatorze jours que le rectorat intervient, il faut que dès le premier jour les autorités académiques soient mobilisées. » Comment  ? Première solution  :« assouplir le dispositif » en permettant, notamment, à des professeurs remplaçants de deux académies voisines d’intervenir indifféremment dans l’une et l’autre. Deuxième solution  : recourir massivement à l’embauche de vacataires et autres contractuels, en piochant parmi les jeunes retraités de l’éducation nationale, les étudiants, voire directement à Pôle emploi, structure avec laquelle le ministre veut signer des « partenariats »…

Pour le reste, Luc Chatel ne voit aucun problème. Interrogé pour savoir si les difficultés de remplacement n’étaient pas une conséquence des suppressions de postes, il répond avec une mauvaise foi effarante  : « Non, ce n’est pas un problème nouveau, il est nettement antérieur à la question de la réduction des postes dans l’éducation nationale. » Fermez le ban.

Les propositions, elles, ne satisfont pas les syndicats. Le Snes-FSU, premier syndicat des collèges et lycées, dénonce de « fausses solutions ». « Recourir massivement, par l’intermédiaire de Pôle emploi, à des chômeurs ou à des étudiants sans formation pour les métiers revient à nier la professionnalité des métiers de l’éducation, nuira gravement à la qualité de l’enseignement dispensé et placera les personnels dans des conditions de travail parfois insurmontables. » Dans la manifestation d’hier, un témoignage était particulièrement éclairant sur ce dispositif dont rêve Luc Chatel. Chercheur au CNRS en fin de carrière, Jacques Fossey a assuré fin 2009, à la demande de l’administration, un remplacement en cours de technologie dans le collège de ses enfants. Expérience douloureuse. « Professeur, ça ne s’improvise pas, a-t-il assuré. Je n’étais pas du tout prêt à affronter un groupe de trente adolescents, tout simplement parce que je n’y avais jamais réfléchi. »

 

Frédéric genevée, Rien n’est pire pour le vivre-ensemble 
que le bricolage historique

professeur d’histoire au lycée georges-brassens de villeneuve-le-roi (val-de-marne).

J’ai essayé pendant toute cette semaine de montrer l’importance de l’histoire pour l’esprit critique et la pensée d’alternative. Mais d’une histoire dégagée de toute instrumentalisation politique. La discipline historique est parfois dure avec les militants, car elle remet souvent en cause les certitudes qui nous font agir. Pour autant, assise sur une démarche rationnelle et rigoureuse, elle consolide à terme notre volonté de changer le monde. C’est si vrai que c’est en s’en prenant à cette discipline que la droite appuie son offensive idéologique. Les discours de Nicolas Sarkozy sont émaillés de références historiques, dont certaines sont à frémir comme cette idée que la France, à l’exception de la période de la Terreur, n’aurait jamais vu ses libertés menacées. Et alors, quid de la période de Vichy  !

Mais il agit aussi de façon plus subtile et non moins dangereuse. D’abord en brouillant les repères historiques et les périodes dans une sorte de reconstruction aseptisée et linéaire de l’histoire. Après ce travail de démolition des repères et de la chronologie vient alors le temps de la création du mythe. C’est notamment la fonction du débat sur l’identité nationale de justement nier les évolutions historiques et d’affirmer une identité française immuable et bientôt biologique. Or l’histoire nous apprend que le vivre-ensemble est le résultat de constructions politiques et d’affrontements sociaux. Cette stratégie présidentielle est complétée par une référence permanente à l’émotion dans l’approche de l’histoire. Les discours de Sarkozy sont peuplés de saints, martyrs et démons. L’émotion interdit la réflexion et le raisonnement. La commémoration sans l’histoire est à terme dangereuse, car elle ouvre un espace à l’irrationalité et à « l’instinct ». Et il est des courants politiques dangereux qui s’en nourrissent. Le président de la République est non seulement un bricoleur de l’histoire mais un apprenti sorcier. Agir de la sorte, c’est libérer des forces incontrôlables. Les années 1920 et 1930 nous l’ont montré dramatiquement. Alors encore et toujours plus d’histoire.


Évincé pour avoir signé la pétition sur l’histoire-géo !

Prof agrégé, Éric Godelier a été rayé des listes d’experts de l’Éducation nationale sur ordre du cabinet de Luc Chatel.

Chacun le sait : la liberté d’expression n’est pas le sport favori du régime en place. Procès en rafale pour « atteinte » à l’image présidentielle, préfet muté pour n’avoir pas su faire taire des syndicalistes au passage de Nicolas Sarkozy, appel à un « droit de réserve » pour les écrivains jugés trop critiques… On ne compte plus les velléités du pouvoir pour museler toute forme de contestation. À cette longue chronique inachevée, le ministre Luc Chatel vient d’ajouter une nouvelle page des plus pathétiques. La « victime » ? Éric Godelier, président du département des « humanités et sciences sociales » de l’École polytechnique. Comme l’a révélé hier le site Internet de l’hebdomadaire Marianne, ce professeur agrégé des universités a été rayé de la liste des experts chargés par l’éducation nationale de réfléchir à la réforme des enseignements d’économie et de gestion au lycée. Sa faute ? Avoir signé la pétition contre la suppression des cours d’histoire-géographie en terminale S… Début décembre, Éric Godelier avait pourtant été sollicité en bonne et due forme, comme régulièrement ces dernières années, par l’inspection générale qui organise et pilote ce genre d’expertise. « Elle m’a proposé de participer à un groupe de quatre experts chargés de faire des propositions de réforme pour le mois de janvier. La première réunion était fixée au 14 décembre. » Il ne la verra jamais. Le vendredi 11 décembre, Éric Godelier reçoit un coup de fil embarrassé de l’inspection générale. « Elle m’informe que le cabinet de monsieur le ministre Luc Chatel, ayant vu mon nom sur la liste des signataires de la pétition, demande que je sois exclu du groupe d’experts. Elle m’explique aussi que le cabinet reprend en main le pilotage du groupe d’experts et a décidé de nommer un de mes collègues pour me remplacer. » Fermez le ban. Contacté hier après-midi, le cabinet de Luc Chatel n’a pas trouvé le temps de nous répondre. Qu’importe, face à cette censure à la fois puérile et politique, Éric Godelier refuse de se lancer dans une quelconque polémique. Mais il ne veut pas, non plus, taire cette mésaventure hautement symbolique. « Mon cas particulier n’a aucune importance en soi. Le problème, explique-t-il, c’est que cette histoire s’inscrit sur une liste assez longue et significative pour en devenir préoccupante. On peut voir dans mon affaire une forme d’autoritarisme, se substituant à la démocratie universitaire et à la liberté intellectuelle qui traditionnellement y prévaut. » Ironie du sort : il y a un an, dans cette même École polytechnique, peu après que son service d’ordre eut évacué les pancartes des enseignants-chercheurs en grève, Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours exaltant la… diversité


 

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Dernière mise à jour de cette page le 18/02/2010