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« C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »

Jean JAURES

 

Civilisation ou sauvagerie

Il est certains sujets à propos desquels les engagements non tenus provoquent plus que du mécontentement, un sentiment 
de révolte et d’écœurement. Le président Sarkozy, peut-être l’avez-vous oublié, avait décrété comme une priorité nationale la lutte contre la maladie d’Alzheimer. Qui ne pouvait souscrire à un tel objectif  ? Nous sommes des millions dans la France d’aujourd’hui à avoir vu des proches s’enfoncer dans le trou noir de l’oubli de soi-même. Il y a tant de familles blessées de ne pouvoir, comme elles le voudraient tant, aider un père ou une mère âgés ayant perdu toute autonomie physique ou intellectuelle. Renforcer les structures gériatriques, inventer de nouvelles formes de soutien permettant aux malades de rester le plus longtemps à leur domicile, aider les familles à faire face à l’épreuve et développer la recherche et la prévention, cela demande de mobiliser des moyens financiers, certes, mais autrement plus utiles à la société que les cadeaux du bouclier fiscal aux riches, que le renflouement des banques afin qu’elles recommencent, parfois en pire, à verser des bonus extravagants aux traders et autres happy few de la crise du capitalisme.

La politique de l’hôpital mise en musique par Roselyne Bachelot est allée à l’encontre des objectifs affichés pour les besoins de la propagande. Un malaise profond s’est emparé de tout le corps hospitalier, qui désespère de ne pouvoir remplir sa mission dans des conditions conformes aux exigences de notre temps. Dans les services de gériatrie, l’insuffisance de personnel est vécue comme une plaie ouverte, comme un traumatisme profond. Comme dans tout le système de santé, les médecins dénoncent une marchandisation rampante. Les réductions de moyens imposés à l’hôpital public sont observées avec gourmandise par les affairistes qui mesurent les profits à engranger sur le dos des personnes âgées et de leurs familles. Non seulement le secteur des cliniques privées se place sur le marché du veillissement, mais les services à domicile sont objets de convoitise. Plus l’État désertera sa mission de gestion de la solidarité intergénérationnelle, plus la santé tombera sous la houlette des marchés financiers, comme la plupart des activités humaines à l’aune du libéralisme. De la manière dont une société traite ses membres les plus affaiblis, on mesure son degré de civilisation ou de retour à la sauvagerie.

Force est de constater que les idéaux 
de la république sociale qui avaient commencé 
à prendre corps avec le Front populaire et les acquis 
de la Libération font actuellement l’objet d’une remise 
en question plus ou moins avouée par une droite décomplexée. Le modèle français stigmatisé par Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle a d’ores 
et déjà subi quelques sérieux coups de boutoir. 
Le rendez-vous électoral du 14 mars est évidemment redouté à l’Élysée. Les citoyens attachés au progrès social ont toutes les raisons du monde de se saisir de l’arme 
du bulletin de vote. D’abord parce que les régions subissent par le biais des agences hospitalières 
les conséquences de la politique gouvernementale 
en matière de santé. Mais aussi parce que toute élection délivre un message. Dire halte à la destruction de notre protection mérite bien de se rendre aux urnes et de voter pour la gauche qui ne renonce pas et qui fait front.


Ici et maintenant

Le recadrage de la campagne de Valérie Pécresse en Île-de-France par Nicolas Sarkozy n’est pas une anecdote. Il y a la manière, bien sûr. Il est tout de même assez étonnant, pour le moins, dans la République française, de voir le président lui-même coacher son équipe. Avec un sens de l’humour qui lui est propre, le Figaro notait hier que la droite avait renoncé à placer un coordinateur politique aux côtés de sa candidate. Et pour cause, 
le directeur de campagne est à l’Élysée ! Mais, surtout, si Nicolas Sarkozy mouille 
la chemise, c’est que l’enjeu est de taille. Son intervention dans la campagne est dans la continuité de sa mainmise sur les Hauts-de-Seine comme de la tentative avortée de Jean Sarkozy à la tête de l’Epad. Il s’agit très clairement de configurer la première région de France pour le CAC 40 et plus largement les milieux d’affaires. Le métro grand huit dont la droite fait beaucoup de cas est exemplaire. Il est prévu pour eux.

Mais ce qui est vrai pour l’Île-de-France, l’est tout autant pour les autres régions. C’est curieux comme la réforme des collectivités territoriales est absente des débats. Les aventures des Pieds Nickelés Devedjian-Madelin ne manquent certes pas de sel, mais ce qui se prépare est sans commune mesure avec les petites polémiques qui tiennent lieu de campagne. En résumé, il s’agit avec les réformes de la commission Balladur de redessiner la France autour de grandes métropoles, pilotées par les préfets, en retirant aux régions les compétences générales qui leur permettent d’intervenir dans de multiples domaines, quand bien même elles ne relèvent pas a priori de leurs attributions. Cette conception autoritaire d’un aménagement du territoire piloté par le haut a évidemment vocation à servir les milieux d’affaires sur un plateau d’argent. De cela on ne parle pas ou peu, et le PS lui-même, qui avait deux représentants dans la commission Balladur, n’est guère disert sur la question. Les propositions du Front de gauche, en revanche, dans toutes les régions, appuyées sur l’extension de la démocratie et la réponse aux besoins populaires en matière de logement, de transports, d’intervention économique, de contrôle et d’efficacité des fonds publics, vont à l’inverse de ce que la droite tente de mettre en place.

Le bilan des régions dirigées par le PS 
et la gauche n’est pas négatif. Mais les exécutifs régionaux peuvent faire beaucoup plus et autrement, et ce ne sera pas en dérivant au centre mais avec une gauche renforcée, une gauche qui fasse front. Une gauche enfin qui ne se contente pas de gérer ses conquêtes dans l’attente de 2012, du messie DSK ou de la fée Martine. 
Il est possible d’agir, ici et maintenant. Mais l’enjeu des régionales n’est pas 
que régional. Nul ne peut ignorer en effet que Nicolas Sarkozy, le gouvernement et l’UMP attendent d’avoir passé ce cap difficile, en espérant que ce sera sans trop de dommages, pour entrer en phase deux. C’est avec un gros nez de Pinocchio que Nicolas Sarkozy, mardi à Laon, a exprimé son affection aux fonctionnaires. « On ne respecte pas assez vos compétences. » Et de supprimer en même temps 100 000 postes en trois ans dans la fonction publique. Éducation nationale, hôpitaux, services publics en général. Au programme également, bien entendu, les retraites et la poursuite du vaste travail de sape engagé contre les acquis sociaux et le modèle social, mis à mal, qui est encore le nôtre. Pour combien de temps si la droite n’est pas sévèrement sanctionnée, avec une bonne gauche  ?

Le président, le gouvernement et l’UMP attendent d’avoir passé ce cap difficile pour entrer en phase deux.


Transformer l’essai

Les travailleurs des raffineries ont marqué un essai, il s’agit maintenant de le transformer. Ainsi peut-on résumer la situation qui résulte d’une rude journée de négociations entre les syndicats et la direction du groupe Total. Le conflit n’est pas terminé, mais force est de constater qu’il est entré dans une phase nouvelle, plus favorable aux salariés. Quelles que soient les décisions qui vont être prises dès ce matin dans les assemblées générales de Dunkerque à l’étang de Berre, dans les six raffineries qui couvrent l’Hexagone, les salariés ont déjà fait vaciller le géant du pétrole, qui a dû en rabattre avec son arrogance.

M. de Margerie avait annoncé la fermeture de la raffinerie des Flandres avec la désinvolture d’un homme sûr de sa puissance et de ses soutiens politiques. Avait-il seulement imaginé que les ouvriers, les techniciens, une bonne partie des cadres allaient braver les discours dominants sur l’inéluctabilité de la fermeture du site et de l’arrêt du raffinage  ?

L’argumentation prétendument « économique » teintée à l’occasion de vert, manière de culpabiliser des syndicats par nature « conservateurs » ou suspectés d’arrière-pensées politiciennnes, l’instrumentalisation des thèmes de la crise qui impose une baisse de la consommation populaire, rien ne fut épargné aux grévistes de Dunkerque. Ces arguments présentés comme découlant du bon sens ont toujours un point commun  : ils n’entraînent aucun changement dans la vie des conseilleurs nantis, mais frappent toujours les mêmes.

Aujourd’hui, le groupe Total a dû tempérer ses ambitions. Une table ronde sera organisée sur l’avenir du raffinage, sur les investissements à apporter pour adapter la production aux nouveaux besoins. Le sort de la raffinerie des Flandres n’est plus bouclé, alors que les cinq autres établissements obtiennent une garantie de cinq ans. La direction se voit contrainte d’ouvrir le débat. Les cartes sont rebattues, l’étau a été desserré par la seule force de la détermination de toute la profession. Il serait naïf d’imaginer que les dirigeants de Total ont été touchés par la grâce de la démocratie économique et de l’utilité de droits nouveaux pour les salariés. L’attitude du groupe lors de la catastrophe de l’Erika aussi bien que ses méthodes de management dans le « paradis social » qu’est la Birmanie ne plaident guère en sa faveur. Mais aujourd’hui, face au monde du travail et face à l’incompréhension de l’opinion publique, il se voit contraint de marquer le pas.

Il n’est pas le seul sur la sellette. 
Le gouvernement voyait avec inquiétude se profiler une jonction entre les salariés des raffineries et la majorité de la population française, dût-elle endurer une attente incertaine dans les stations-service. Alors que la cote du président n’en finit plus de toucher le fond de la marée basse, un conflit d’une telle ampleur serait une redoutable épreuve.

Après tant de coups contraignant les salariés à se battre dos au mur pour limiter les conséquences sociales de choix patronaux sur lesquels ils n’ont pas prise, le conflit Total apparaît comme un encouragement à résister et à reprendre l’offensive sur bien d’autres dossiers sociaux, dont celui des retraites n’est pas 
le moindre. À la veille d’une échéance électorale que redoute le pouvoir sarkozyste, la conjugaison entre 
les luttes et une opposition politique renforcée par le Front de gauche peut ouvrir d’autres perspectives.

La direction de Total se voit contrainte d’ouvrir le débat. Les cartes sont rebattues, l’étau a été desserré par la seule force de la détermination de toute la profession.

Total  : courage fuyons

Tout le monde ne voit pas les choses à la hauteur du peuple… Bien qu’elle s’en défende, la seule préoccupation de Christine Lagarde est donc de profiter de l’argument d’une éventuelle pénurie de carburant dans les jours qui viennent pour occuper l’espace médiacratique. Chacun fait ce qu’il peut avec ses ambitions, même les pires  : brandir une nouvelle peur, parmi tant d’autres érigées depuis 2007 par le paranoïaque prince-président… Ainsi, invitée à commenter le conflit qui s’étend chez Total, depuis l’annonce par les salariés d’une grève générale illimitée dans les six raffineries françaises du groupe et de l’arrêt unilatéral de certaines unités, la ministre de l’Économie, qui nous prépare en coulisses un superplan d’austérité, n’a rien trouvé de mieux à dire qu’il n’y avait « pas de risque de non-approvisionnement » pour les Français. Comme si l’ampleur du mouvement social en cours chez le géant pétrolier pouvait se résumer aux seules préoccupations de consommation…

Alors que toute personnalité politique responsable devrait d’abord s’indigner de la possible fermeture de la raffinerie des Flandres, Mme Lagarde refuse le débat de fond. Il faudrait, sinon, expliquer aux citoyens concernés qu’une loi interdisant les licenciements dans les entreprises faisant des bénéfices empêcherait Total de se séparer de 370 salariés après ses 13,8 milliards d’euros de bénéfices en 2008, 8 milliards en 2009… 
Ne rêvons pas. Comment Sarkozy et ses affidés pourraient-ils contester les décisions des grands groupes, prises dans le silence ouaté des réunions d’actionnaires prêts à tout pour assurer « la meilleure rentabilité », alors qu’ils sont dirigés par autant d’amis proches et bienséants  ? La France de Sarkozy est aux antipodes de la République universelle qui a formé tant de consciences. Depuis 2007, seule compte la « méritocratie » par l’argent, voire celle, médiocre et vulgaire, des VIP…

Face aux dirigeants de Total, ils sont si nombreux au bal des hypocrites qu’aucune musique ne pourrait souffrir de telles danses sournoises… La palme revenant à Christian Estrosi, alias ministre de l’Industrie, qui, hier, réclamait du PDG de Total qu’il « rassure très rapidement les salariés »… Christophe de Margerie en tremble  ! Mais évidemment, aucun commentaire sur le « cas d’école Total », qui justifie 
en effet de fermer son site des Flandres sous prétexte que la consommation baisse en France, mais annonce dans le même temps qu’il augmentera ses capacités 
de production dans les années à venir. Pour Lagarde et Estrosi, il n’y a là aucune contradiction…

Pendant ce temps-là, un autre ministre, Xavier Darcos, a tenté d’abuser la galerie en délivrant 
des pastilles vertes, orange ou rouges (sic) pour qualifier 
la promptitude d’une entreprise à « prévenir » ou non 
le stress de ses salariés. Bref de l’affichage, pour valoriser quelques accords bidon, ouvrir des discussions qui ne mènent à rien, façon plan de com’ dont Sarkozy est coutumier… Seulement voilà, la tentative a déjà fait long feu. Le ministère du Travail, contacté par des entreprises « rouges » (de colère  ?) et sûrement prêtes pour les représailles, a déjà reculé en retirant de son site Internet 
la fameuse liste… Après le grotesque de l’initiative, voici le « courage fuyons ». Total n’est manifestement pas 
la seule championne du CAC 40 à pouvoir essuyer 
ses pieds sur les paillassons du gouvernement…

Les braises

En ces temps incertains pour le plus grand nombre, le moral revient dans les cénacles du pouvoir. Patrons du CAC 40 et membres du gouvernement peuvent sabrer le champagne en un festival d’indécence. Mais si le capitalisme pouvait être un tant soit peu sensible à la morale en dehors des envolées lyriques de discours présidentiels, cela se saurait déjà. Dans ce pays, à ce moment, une ministre de l’Économie peut benoîtement déclarer  : « La BNP est bon élève et j’espère que l’ensemble des banques françaises vont suivre le même exemple pour qu’il y ait un peu de rigueur. » Près de six milliards de profits en 2009. Un milliard d’euros mis de côté pour ses traders. Un pour cent d’augmentation des salaires pour le reste du personnel. Rigueur dans le profit, rigueur dans l’austérité  : bravo, Mme la ministre de l’économie, et vive la crise  !

N’oublions ni la grippe A ni les glorieux efforts du gouvernement. Sanofi-Aventis parvient à se hisser sur la première place du podium des profits des groupes cotés en Bourse. Près de huit milliards d’euros de profits, trois mille emplois supprimés entre l’an passé et cette année, dont un tiers dans les centres de recherche. Un petit pour-cent virgule deux d’augmentation salariale. Devant de tels résultats, on ne se paye pas de mots dans l’industrie pharmaceutique. Le groupe enregistre un bond de 64,6 % au dernier trimestre et de 19,2 % sur l’ensemble de l’année 2009 du chiffre d’affaires… de ses vaccins. « Une année record et la position de leader dans la vaccination antigrippale », déclare-t-il  : bravo, 
Mme la ministre de la santé, et vive la crise  !

Au nord de la France, à la raffinerie des Flandres de Dunkerque, des salariés menacés d’être jetés à la rue se font entendre dire que « Total n’est pas Molex » par l’autoproclamé « ministre des ouvriers » le temps d’un été, qui a laissé faire le patron voyou du groupe américain. C’est dire si les dirigeants du groupe pétrolier ont du souci à se faire de ce côté-là. Au sud, à Fos-sur-Mer, ArcelorMittal renoue avec les bénéfices, offre encore un seul pour-cent d’augmentation salariale, fait tourner ses fourneaux à plein régime pour payer ses actionnaires et les banques auprès desquelles il s’est endetté pour racheter le fleuron de l’aciérie française. Salariés anciens jetés dehors, économies de bouts de chandelle et sur la sécurité, comme nous le déclare un syndicaliste du site  : « Départs volontaires, heures supplémentaires défiscalisées, aide de l’État pour le chômage partiel, Mittal gagne sur tous les tableaux. » 
Bravo, M. le ministre de l’Industrie, et vive la crise  !

La France traverse une des pires crises qu’elle ait vécues. Jamais, depuis vingt ans, la part des profits prélevés dans la richesse créée n’avait atteint de tels sommets au détriment du travail. L’écrasement des salaires comme la mise à la rue de centaines de milliers de travailleurs se révèlent pour ce qu’ils sont  : des armes redoutables au service des faiseurs de dividendes. Comme le font des milliers de salariés en ce moment et des syndicats telle la CGT, poser la question des salaires comme celle d’une véritable politique industrielle constitue le cœur de l’avenir du pays comme de ceux qui y vivent et aspirent à y travailler, a contrario de l’austérité privée et celle, publique, auquel travaille le pouvoir d’arrache-pied. Des braises commencent à fumer pour que même Laurence Parisot parle « de favoriser l’information des salariés, entre autres sur le partage de la valeur ajoutée en entreprise ». Mais c’est pour aussitôt pousser les feux de la remise en cause des institutions représentatives des salariés que le Medef appelle de ses vœux. Capital contre travail  : la lutte des classes n’a jamais été aussi aiguë en France.

Salaires écrasés, centaines de milliers de travailleurs à la rue  : des armes redoutables au service des faiseurs de dividendes

Où est la République ?

Le propre des véritables « dissensus », c’est qu’ils donnent à voir où se situent les lignes de fracture d’une société en perdition. 
En ces temps désorientés d’oppression des plus faibles et de volonté de division, la révolte des enseignants d’Île-de-France témoigne non seulement d’un malaise enfoui dans les entrailles d’une profession maltraitée, mais également d’une farouche volonté républicaine d’inverser cette tendance infernale de baisse des moyens. La marmite en ébullition risque d’exploser. 
Si ce n’est déjà fait…

L’affaire est plus sérieuse que ne le croit Luc Chatel. Méprisant d’abord, borné ensuite dans son refus d’accorder leur « droit de retrait » aux enseignants du lycée Adolphe-Chérioux de Vitry, considérés comme des « déserteurs », il a finalement accepté, sous la pression, des « états généraux sur la sécurité à l’école » dont l’intitulé restrictif peut légitimement nous inquiéter… À ce propos, est-il contradictoire de réclamer des moyens humains pour assurer, aussi, un minimum de sécurité dans les établissements  ? Privés de surveillants qualifiés, d’auxiliaires de vie scolaire, d’aides spécialisées aux élèves en difficulté, d’infirmières, de conseillers d’orientation, etc., ce sont bien de coupes claires dont sont victimes les enseignants comme les élèves. Cinquante mille postes auront bientôt été supprimés depuis 2007… Si nous ne supportons pas le moindre acte de violence à l’école, nous ne nous rendrons jamais à l’idée qu’il faudrait déployer en tous lieux cette logique de vidéosurveillance ultrasécuritaire et liberticide dont rêve le prince-président. La peur et l’emprise criminogène qu’il fait régner ne règlent rien. Les états policiers ne se préoccupent pas de la question sociale…

Le soutien actif des parents d’élèves, comme le montre le récit que nous publions, n’est pas le fruit du hasard. L’école ne sera jamais un sanctuaire désincarné du monde réel. Elle aussi subit de plein fouet les assauts du sarkozysme, dont l’insécurité sociale est la principale marque. Comment s’étonner que 49 % des professeurs disent souffrir d’un « manque de reconnaissance » et expriment à 75 % leur « ras-le-bol »  ? Élèves qui ne les respectent pas et renvoient sur eux une part de la violence que subissent leurs familles  ; hiérarchie qui les infantilise  ; ministre(s) qui ignore(nt) leurs conditions de travail, les sous-effectifs… le nombre d’enseignants qui songent à démissionner, jadis dérisoire, atteint désormais près de 35 %  ! Levons d’ailleurs un ultime tabou  : dit-on assez que l’enseignement est actuellement la profession la plus touchée par les suicides  ?

Une autre statistique devrait nous faire réfléchir  : 30 % des incidents enregistrés 
se concentrent dans 5 % des établissements. Devinez où  ? Dans les quartiers populaires évidemment, où l’on connaît autant ce plaisir rare des solidarités que le prix 
à payer des inégalités. Les conditions d’existence, racines de tous les maux, y atteignent un tel degré d’atomisation sociale que les gestes élémentaires de la vie des plus jeunes ne sont plus assurés. Les puissants savent-ils comment 
vivent nos enfants dans ces quartiers où le chômage dépasse les 40 %, tandis qu’un sur deux vit sous 
le seuil de pauvreté  ? Tout est donc affaire de regard, 
de conception de société. Pour cela, nous nous passons très bien de caméras de surveillance. Franchement, 
où est la République si l’éducation cesse d’être la matrice de nos enjeux de civilisation ?

Qui sont les archaïques ?

Par Patrick Apel-Muller « Mon ambition, assurait Nicolas Sarkozy il y a quelques semaines, serait qu’on règle le problème des retraites dans le courant de l’été. » Le président a dû renoncer, hier, à imposer sa réforme dans la torpeur des vacances estivales. Mais c’est pour la programmer début septembre. Là s’arrête le souci de concertation présidentiel  : à une modification de calendrier qui vise toujours à couper l’herbe sous le pied aux mobilisations sociales, en s’éloignant des élections régionales pour que le sujet n’en devienne pas un enjeu. Cela n’a pas échappé à Bernard Thibault, qui remarquait hier  : « Il ne faut pas perdre de temps pour que les salariés prennent la parole sur le sujet s’ils ne veulent pas voir de nouveaux sacrifices se présenter devant eux. » Et ils ne le souhaitent pas puisque 59 % d’entre eux refusent de cesser le travail après 60 ans  ! La droite bute sur cet obstacle. Elle tente par tous les moyens d’éroder la résolution de l’opinion. D’étranges sondages sont mitonnés pour transformer la question « Voulez-vous partir après 60 ans » en « Quand pensez-vous pouvoir partir ». Un ballet d’experts qui se succèdent sur les plateaux télé – mais jamais un journaliste de l’Humanité, sur le service « public » comme sur les chaînes privées… – pour ressasser les revendications du patronat qui tiennent en un mot  : faire payer l’addition aux salariés.

Les deux moyens qui permettraient sans coup férir d’assurer l’avenir du système de retraite par capitalisation en maintenant les acquis sociaux et en augmentant les pensions sont soigneusement masqués. Premier remède efficace, la réduction du chômage, de la précarité et des bas salaires. Ainsi, très vite, l’équilibre serait retrouvé. Le second, qui fait trembler d’un même frisson Xavier Bertrand de l’UMP et Laurent Joffrin de Libération, c’est de taxer les revenus financiers des entreprises en fonction de leur politique d’emploi et d’investissement. Même prescrite à dose modérée, cette ordonnance fournirait les 70 à 100 milliards d’euros qui manquent à l’appel. Auparavant, les entreprises finançaient la protection sociale et les retraites à la même hauteur que les salariés et ne mettaient pas la clé sous la porte pour autant. Le retour à cette parité réunirait l’efficacité, la justice et le progrès social. Mais, pour cela, il faut cesser d’épargner le patronat… « Sacrilège ! » s’écrie la droite, « archaïque  ! » susurrent les sociaux-libéraux.

Les Français ont de multiples moyens de faire entendre leur voix. Les organisations syndicales se sont réunies hier soir pour examiner les modalités d’actions communes. Les salariés électeurs ont également un moyen immédiatement efficace de peser sur les choix en matière de retraite, en faisant aussi des élections régionales un référendum contre les projets de la droite. Plus cette dernière sortira affaiblie de ce scrutin et moins elle pourra imposer de mesures régressives au pays. Un premier round de la bataille pour sauver la retraite à 60 ans se joue là. Puisque tous les sondages donnent l’UMP battue et que, face à cette offensive, le PS se montre très et trop ambigu, le vote Front de gauche sera le plus clair et le plus efficace. Il aura un effet d’entraînement sur toute la gauche pour qu’elle s’engage fermement dans toutes les actions contre les projets gouvernementaux.

Les otages

Faut-il aider la Grèce  ? Les 27 pays membres de l’Union européenne sont censés répondre aujourd’hui à cette question. Les docteurs Tant pis évoquent la possibilité de prêts d’État à État. Les docteurs Tant mieux affirment que le malade va s’en sortir par ses propres moyens, mais tous préconisent un seul et même remède  : la saignée. Si la Grèce est aidée, ce sera avec des conditions draconiennes lui imposant de réduire ses déficits, et donc de faire peser sur sa population les mesures de redressement  : report de l’âge de la retraite, diminution des salaires des fonctionnaires qui, précisément, manifestaient hier, et le reste à l’avenant. Si la Grèce n’est pas aidée, ce sera parce qu’elle est supposée capable de réduire ses déficits, et donc de faire peser sur sa population…

Ce qui est le plus singulier donc dans tout cela, et qui ne prête pas à sourire, c’est que cette véritable prise en otages de tout un peuple, et d’une démocratie, par les marchés financiers et la spéculation ne semble pas avoir d’autre issue, vue de la vertueuse Europe, que de faire payer les otages eux-mêmes  ! Car ce sont bien les marchés financiers et la phénoménale crise économique dont ils portent la totale responsabilité qui ont amené les États à s’endetter toujours plus. Ce sont eux qui sont à l’origine de la tourmente qui secoue l’Europe et l’euro, et qui, de plus, en profitent. Lequel euro, soit dit en passant, était censé, si l’on s’en souvient, nous unir tous ensemble dans la grande communion de la monnaie unique sous la figure tutélaire d’une Banque centrale européenne n’ayant de comptes à rendre à personne mais censée piloter le navire en sachant où elle allait.

La dette grecque est certes considérable. Près de trois cents milliards d’euros. Mais ce chiffre pourrait être rapproché d’un autre. L’opinion a découvert les CDS, les fameux et juteux contrats d’assurances sur les risques encourus pas les États, et qui sont devenus eux-mêmes des produits financiers sophistiqués qui s’échangent sur les places mondiales. Eh bien, en un an, les flux de CDS sur la Grèce ont doublé et représentent à eux seuls un quart de cette dette. La dette grecque est certes considérable, mais outre les fonds spéculatifs internationaux, 45 % de cette dette sont liés aux banques grecques elles-mêmes qui participent de cette spéculation, faisant de leur pays une marchandise. Mais la Grèce, on le sait, n’est pas le seul malade de l’Europe. Le Portugal, l’Irlande, l’Espagne, l’Italie sont sous l’épée de Damoclès des fameuses agences de notation qui attribuent les bons ou les mauvais points aux élèves appliqués du capitalisme mondialisé. Mardi, en France, la Cour des comptes s’inquiétait de la dette de la France et préconisait… le report de l’âge du départ en retraite, la baisse du nombre de fonctionnaires, la hausse des cotisations sociales… Air connu, donc. Tout cela que le chef de l’État et son gouvernement vont lancer sur des rails à grande vitesse après les élections régionales. Mais des alternatives existent. En France, en revenant sur le bouclier fiscal, les milliards d’exonérations de charges des entreprises, en élargissant l’assiette des cotisations sociales aux revenus financiers, en taxant ces mêmes revenus. En Europe, avec un tout autre rôle de la banque centrale pour aider au développement des États, des services publics, avec des taux d’intérêt décourageant la spéculation… On ne peut servir deux maîtres à la fois. Le capitalisme et les peuples.


 

 

 

 

 

 


 




 

 

 

 

 

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