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« C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »

Jean JAURES

Tableau (très) noir

Par Jean-Emmanuel Ducoin

Parce qu’il en brasse beaucoup, le ministre de l’Éducation nationale ne manque décidément pas d’air… Tandis que 850 000 enseignants effectuaient hier leur rentrée afin de préparer l’arrivée, ce jeudi, des 12 millions d’élèves, Luc Chatel, alias porte-parole du gouvernement, a continué d’esquiver les questions brûlantes, osant affirmer, à la limite du grotesque, que l’éducation nationale « allait bien ». Abusant d’une langue bien exercée après plusieurs jours d’occupation des médias, Luc Chatel, invité de France Inter, a rabâché que l’école était le « premier budget de l’État », comme si une vérité historiquement connue de tous justifiait à elle seule les projets éducatifs en cours, qui ne forment qu’un puzzle destructeur dont on peut déjà mettre en place les morceaux : moins de moyens et de personnels, des professeurs inégalement formés pour des écoles aux objectifs différents. L’égalité des chances, valeur essentielle de la République, est en péril. Et ce n’est pas une découverte. Puisque le sarkozysme n’aime pas l’égalité républicaine, pourquoi devrait-elle continuer de s’appliquer à l’école ?

Les bons mots du ministre Chatel, servi par toute la médiacratie rampante, n’auront donc pas suffi 
à étouffer la réalité et le climat délétère dépeint par 
toutes les organisations syndicales. Signe des temps, même les inspecteurs de l’éducation nationale, d’ordinaire si prompts à une discrétion sinon 
d’usage du moins largement érigée en coutume rarement transgressée, ont décidé de lancer ce qu’ils appellent un « coup de semonce ». Rien ne saurait justifier, en effet, que Luc Chatel ait réussi le tour de force de ne pas évoquer une seule fois, lors de sa conférence de rentrée, les suppressions de postes : pas moins de 16 000 en 2010 . Chiffre auquel il faut déjà ajouter les 16 000 prévues pour 2011. Ce qui portera l’effroyable statistique à plus de 65 000 depuis 2007 !

« Pas une question de moyens », ânonne le ministre, pour qui « l’éducation doit participer à l’effort collectif » en « s’adaptant aux besoins du terrain ». La bonne blague. L’homme oublie un peu vite que cette année, le nombre d’élèves augmentera de 39 000 et que beaucoup d’entre eux se retrouveront face à des professeurs stagiaires n’ayant reçu aucune formation pratique devant une classe ! Tout est en place. M. Chatel peut ainsi citer autant qu’il le veut la philosophie libéralo-néoréactionnaire de son action, faite de « méritocratie », d’« autonomie » et de « concurrence ». Tout cela pour passer « d’une école pour tous à la réussite de chacun ». Les mots ont du sens. Et le sarkozysme est bien là. À tous les étages d’une société plus meurtrie que jamais.

Cette France qui hérisse l’inégalité comme les barbelés nous fait honte. L’école, si importante pour l’équilibre républicain, est une victime emblématique du sarkozysme. Les citoyens doivent prendre la mesure exacte de l’érosion systémique d’une institution jadis jalousée dans le monde entier, mais qui assiste progressivement à la destruction de sa raison d’être : un service public d’éducation, en somme ce que la République peut offrir de mieux… « De toutes les écoles que j’ai fréquentées, c’est l’école buissonnière qui m’a paru la meilleure », disait Anatole France. Dès le 6 septembre, à l’appel des syndicats enseignants, l’école buissonnière fera cette fois l’unanimité des personnels enseignants, sous forme de grèves. Le lendemain, 7 septembre, ils rejoindront les grandes mobilisations pour les retraites. Qui a osé dire que cette rentrée ressemblait aux autres ?

Stoppons le jeu de massacre

Changera-t-il le lendemain du 7 septembre ? Dès le 25 juin dernier, le premier ministre montait au créneau pour faire la leçon aux salariés qui déferlaient par centaines de milliers dans les rues de France. À leurs revendications portant sur un autre financement possible de la retraite, il répondait lors d’une conférence de presse que « c’est méconnaître le principe même de la répartition, celui qui fait l’objet du pacte social qui a été conclu au lendemain de la Libération et qui est fondé sur le travail et la productivité de chacun d’entre nous au service de la solidarité ». S’il se différencie sur le ton, comme il le fit hier encore sur France Inter, de certains dans son camp, il assume tout du fond, de la déclaration de guerre lancée à Grenoble par son chef au programme mis en œuvre depuis leur accession commune aux affaires, dont il fut la cheville ouvrière. La productivité horaire des travailleurs bat des records mondiaux en France. L’emploi, lui, est en berne et le travail a été mis à mal dans notre pays comme rarement en temps de crise, avec plus 250 000 postes détruits. Quant au pacte social fondé avant même la Libération par le Conseil national de la Résistance, c’est précisément ce à quoi s’attaque depuis huit ans la droite revenue au pouvoir.

Celui dont l’indépendance d’esprit à l’égard des puissances de l’argent se borne à arborer un col Mao pour une rencontre en bord de mer peut se targuer de « n’avoir pas à rougir de ce qu’on a fait », si jamais il lui fallait quitter l’hôtel Matignon avant 2012. Ce sont des millions d’hommes et de femmes, de jeunes et de seniors, qui en payent le prix. Dans la mise en coupe réglée du pays aux normes du tout-financier du capitalisme néolibéral, comme dans la gestion de la crise, tous les symboles du socle de solidarité sur lequel s’est reconstruite la France depuis des décennies ont été attaqués. À quelques jours de la rentrée, l’école figure en tête du palmarès lamentable de l’application du « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ». Le dogme vire au jeu de massacre public. Et cela ne suffit pas à ceux qui confondent le patrimoine national avec un gâteau à livrer à leurs alliés de classe, symbolisés par la bande du Fouquet’s, ou plus discrètement mais non moins fermement par le Medef.

Après avoir joué du transfert d’effectifs, comme dans l’Équipement, réduit la voilure en supprimant la taxe professionnelle, il compte étrangler un peu plus les collectivités territoriales. Leurs services sont au plus près des habitants se débattant dans les difficultés ou confrontés aux nouveaux défis comme la dépendance ? Qu’à cela ne tienne, le gouvernement escompte utiliser le garrot budgétaire, en « gelant » les apports de l’État pour leur fonctionnement pour les obliger, à leur tour, à supprimer massivement des emplois. Le premier ministre a même promis, la semaine dernière, une nouvelle réforme de la Constitution, d’ici à la fin de l’année, pour y inscrire l’obligation de réduction des dépenses publiques. Les privilèges fiscaux comme les milliards donnés sans contrôle aux grands groupes sous couvert de « crédit impôt recherche » eux, sont épargnés. C’est ce même choix de société qui fonde l’offensive contre les retraites. Une raison supplémentaire pour les salariés du public comme du privé de descendre dans la rue.

  le 2 Septembre 2010

 

École : la rentrée des précaires

Formation zéro pour charge horaire accrue : les profs stagiaires, comme Romuald, jeune agrégé de géographie, s’apprêtent à payer les pots cassés de la réforme Chatel. Témoignages.

«On ne lâche pas les professeurs comme ça sans aucune formation », affirmait hier Luc Chatel sur les ondes, faisant valoir que les stagiaires avaient pu bénéficier de « journées d’accueil » et qu’ils allaient être « encadrés tout au long de l’année » par un tuteur. Pourtant, à la veille de la rentrée, sur le terrain, les principaux concernés n’ont que faire de ces assertions peu crédibles. C’est panique à bord : « Certains sont tellement désemparés qu’ils ont déjà demandé comment faire pour démissionner », témoigne Romuald, abasourdi. À tout juste vingt-quatre ans, cet agrégé de géographie s’apprête à vivre ses premières heures de cours dans un climat « où la peur naturelle de la première rentrée cède le pas à l’angoisse du contexte social ».

Nommé à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), il n’a pris connaissance de son affiliation que dix jours plus tôt et vit chez des amis en attendant de trouver un logement. Une situation bien précaire pour préparer ses quinze heures de cours hebdomadaires. Et encore, Romuald s’en tire à bon compte : pour les professeurs certifiés, la charge horaire s’élève à 18 heures. « Le statut de stagiaire n’est plus qu’une appellation », résume le jeune homme. Conscient de compter parmi les chanceux, il a découvert vendredi les cinq classes auxquelles il va devoir faire face ainsi que leur emploi du temps. « Ça peut sembler aberrant mais c’est presque un privilège, beaucoup ne sont même pas en mesure de commencer à préparer leur cours, incapables de savoir à qui ils vont avoir à faire. »

En revanche, point de tuteur si cher au ministre de l’Éducation pour épauler Romuald. Dans l’académie de Créteil, les professeurs expérimentés ont visiblement répondu présent à l’appel des syndicats, refusant de se porter volontaire pour former leurs jeunes collègues. Et la prime de 2 000 euros n’y changera rien. « Ce n’est pas qu’on leur en veut, mais c’est malheureusement notre dernier recours pour mettre en échec ce compagnonnage insensé », explique Philippe Martinais, délégué syndical Sud au lycée Renoir de Bondy. Dans son établissement, aucun débutant n’a encore trouvé tuteur à son pied. Mais pour le professeur d’histoire-géo, il n’y a pas pour autant matière à remettre en question leur titularisation : « Les tuteurs sont censés valider leur stage, mais, face à une telle désertion, le gouvernement sera obligé de faire exception cette année, pour éviter des centaines de recours au tribunal administratif. »

Ce refus d’obtempérer, Romuald l’a parfaitement intégré. « Même si les profs nous accueillent chaleureusement et prennent le temps d’échanger avec nous sur la situation, nous avons conscience d’incarner malgré nous cette réforme que rejette en bloc la majorité du corps enseignant. » Le jeune stagiaire est lui-même écœuré par le chantage affectif du gouvernement : « C’est évident qu’on nous envoie faire nos yeux de biche à la rentrée pour apitoyer les professeurs récalcitrants ». Mais cette fois, ces derniers sont bien déterminés à ne rien lâcher. Du côté du rectorat de Créteil, la tension est palpable mais on tente de contenir la débâcle. « Lors de son discours de prérentrée, le recteur n’a absolument pas mentionné ces difficultés, passant directement à l’état des lieux des programmes. Pourtant, c’est une des académies les plus difficiles et où il y a le plus de stagiaires », raconte Romuald, qui se demande dès lors qui peut bien être habilité à en parler. « L’administration ne laisse rien filtrer, et les rares chiffres qu’on a obtenus sont faux », confirme Philippe Martinais, qui juge très improbable qu’il n’y ait que 10 % de déficit de tuteurs en histoire-géo. « Par contre, même les inspecteurs commencent à craquer, et ça, c’est la preuve qu’il commence à y avoir beaucoup de grains de sable dans la machine. »

Les temps changent

C’était il y a un an seulement 
et pourtant l’opération a pris 
des couleurs sépia. De Marseille 
à Dijon, Vincent Peillon, flanqué 
de certains dirigeants socialistes et
de ténors du Modem, noyait une dose de gauche dans de grands volumes de Modem. Tout un appareil médiatique était alors mobilisé pour réduire les ambitions de transformations à l’antisarkozysme et à quelques principes républicains. Mais le coup de tonnerre a fusé et les élections régionales ont fini d’éteindre cette mèche. Des personnalités sociales-démocrates historiques comme l’éditorialiste du Nouvel Observateur Jacques Julliard réclament même du PS un projet de rupture avec 
la société libérale. Daniel Cohn-Bendit n’est pas parvenu lors de l’université des Verts à faire avaler aux militants son indulgence pour la réforme des retraites ourdie 
par le gouvernement. L’échec des solutions capitalistes 
à la crise a fait son œuvre. Et les universités d’été de 
la gauche dessinent un paysage de mobilisation générale contre la politique de Nicolas Sarkozy, qu’elle vise 
les Roms, les jeunes ou les salariés.

Le président de la République sait que sa position n’est plus inexpugnable. Il a déjà dû lâcher du lest sur l’allocation logement des étudiants et sur leur dixième mois de bourse. L’opinion publique aspire à une autre conduite des affaires 
du pays. Les élections 
de 2012 peuvent permettre de tourner la page… à condition de ne pas tomber dans les pièges 
de l’homme providentiel. Les électeurs en ont vu 
ce qu’il a coûté 
en 2007. Les tentations 
ne manquent pas. 
Certains amis de Dominique Strauss-Kahn se félicitent du silence et 
de l’éloignement du patron 
du FMI, pour glisser « laissons faire la main invisible des sondages »…, écho bien choisi à la célèbre formule sur « la main invisible des marchés financiers ». Afin d’éviter les voies de traverse où s’est trop souvent perdue la gauche au pouvoir, l’élaboration d’un projet qui permette de s’émanciper des dogmes capitalistes 
était au cœur des universités d’été du PCF et du PG, 
qui entameront ce processus avec leurs partenaires 
du Front de gauche le samedi 11 septembre, à l’Agora de la Fête de l’Humanité. Martine Aubry a annoncé hier que la droite allait être bientôt « débordée » par les propositions du PS pour construire une « autre France ». Une série 
de conventions socialistes sont programmées cet automne.

Cependant, les bonnes intentions ne suffiront pas. Les Français rejettent le pouvoir actuel sans être convaincus que la gauche fera beaucoup mieux. « Nous voulons remettre au centre de gravité de la gauche les défis dont elle n’aurait jamais dû se détourner pour réussir le changement, donner aux femmes et aux hommes de gauche la force de se réapproprier une gauche 
dans laquelle ils ne se reconnaissent plus », assurait hier 
Pierre Laurent. Les postures ou l’affichage d’une « rectitude morale » n’y suffiront pas. La gauche doit faire ses preuves dans la pratique des luttes immédiates
– les retraites, l’école, les libertés publiques, les salaires... – et permettre aux citoyens d’être coauteurs des projets politiques, garants de leur solidité et de leur pérennité. 
La Fête de l’Humanité, ouverte à tous les vents de 
la transformation, sera la caisse de résonance géante 
des débats de la gauche.


 




 


 


 







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